Le 23 janvier 2006, un séisme frappait les disquaires du Royaume-Uni. Un disque au titre interminable, une pochette devenue instantanément iconique et un groupe de quatre gamins de Sheffield qui ne demandaient rien à personne. Vingt ans après, nous plongeons dans les coulisses du premier album des Arctic Monkeys. Des premiers CDs gravés à la gloire mondiale, voici l’histoire d’un chef-d’œuvre.

I. La genèse : Sheffield, High Green et les démos gratuites
Tout commence bien avant 2006. En 2002, à High Green dans la banlieue de Sheffield, quatre amis, Alex Turner, Matt Helders, Jamie Cook et Andy Nicholson, forment les Arctic Monkeys. Turner, fils d’un professeur de musique, est initialement réticent à l’idée d’être le chanteur. Mais son talent pour l’écriture (« a thing for words », comme le disait Matt Helders) le pousse naturellement sur le devant de la scène.
Le groupe répète aux Yellow Arch Studios à Neepsend et donne son premier concert au pub The Grapes en juin 2003. À l’époque, pas de stratégie marketing, pas de label. Ils gravent des démos sur des CDs vierges et les distribuent gratuitement lors de leurs concerts. Ce sont les fichiers MP3 extraits de ces CDs, partagés par les fans sur les forums et via le site MySpace, qui vont créer la compilation non officielle « Beneath the Boardwalk ». La légende est née : les fans connaissent les paroles par cœur avant même que le groupe ne signe son premier contrat.

II. L’été 2005 : L’alchimie des Chapel Studios
En juin 2005, le groupe signe avec le label indépendant Domino Recording Company, séduit par l’éthique DIY de son fondateur Laurence Bell. Plutôt que de choisir un producteur de renom pour lisser leur son, ils s’enferment avec Jim Abbiss aux Chapel Studios dans le Lincolnshire.
L’enregistrement est fulgurant. L’objectif est de capturer l’énergie « live » qui a fait leur réputation. Le son est sec, nerveux, alternant entre le garage rock abrasif et des structures post-punk revival. C’est le seul album studio qui immortalise la formation originale, avec Andy Nicholson à la basse. Sa complicité avec Matt Helders (batterie) crée cette section rythmique frénétique qui devient la signature sonore du groupe.
III. Une chronique sociale en 40 minutes et 56 secondes
Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not est souvent qualifié d’album-concept, non pas par sa forme, mais par son fond. Turner y livre une observation chirurgicale de la jeunesse du Nord de l’Angleterre.
- Les rituels de séduction : « I Bet You Look Good on the Dancefloor » (sorti le 17 octobre 2005 et propulsé directement numéro 1 au UK) et « Dancing Shoes » décortiquent l’arrogance et la maladresse des dancefloors.
- Les ténèbres urbaines : « When the Sun Goes Down » raconte l’histoire des travailleuses du sexe près de leur salle de répétition à Sheffield.
- La fatigue du quotidien : « Red Light Indicates Doors Are Secured » est une ode géniale et frustrée aux fins de soirées où trouver un taxi devient une mission impossible.
- La fin de l’innocence : Le disque se clôt sur « A Certain Romance », un morceau de 5 minutes 31 qui résume le sentiment de toute une génération : une critique des « townies » qui finit par une absolution mélancolique.
IV. L’explosion : Une sortie historique
Initialement prévu pour le 30 janvier, l’album est avancé au 23 janvier 2006 pour contrer l’effet des fuites massives sur les sites de téléchargement. Le résultat est sans précédent :
- 118 501 exemplaires vendus dès le premier jour.
- 363 735 exemplaires en fin de semaine.
- L’album devient le premier opus le plus rapidement vendu de l’histoire de la musique britannique (un record qui tiendra des années).
La critique mondiale s’incline. Le NME les sacre « groupe le plus important de notre génération ». L’album remporte le Mercury Prize en 2006, détrônant les favoris, et décroche le Brit Award du « Best British Album » en 2007.
V. L’iconographie et la polémique Chris McClure
Comment parler de ce disque sans évoquer sa pochette ? Cette photo en noir et blanc de Chris McClure (chanteur de The Violet May), fumant une cigarette au petit matin au Korova Bar de Liverpool.
Le management lui avait donné 70 £ pour qu’il aille s’amuser avec ses amis, et le résultat est devenu l’une des pochettes les plus célèbres du 21e siècle. Elle a pourtant failli être interdite : le NHS (le système de santé britannique) a critiqué la photo, affirmant qu’elle « renforçait l’idée que fumer est cool ». Le groupe avait répondu avec l’humour typique de Sheffield : « On voit bien que fumer ne lui fait pas du bien ».
VI. 20 ans plus tard : L’héritage d’un géant
Aujourd’hui certifié 8x Platine au Royaume-Uni et Platine aux États-Unis, l’album n’a rien perdu de sa puissance. S’il a ressuscité l’Indie Rock qui s’essoufflait après les années 90, il a surtout prouvé que l’authenticité et le lien direct avec les fans (via le web) étaient plus forts que les campagnes publicitaires traditionnelles.
Même si Alex Turner a troqué son accent de Sheffield pour des intonations de crooner californien et que le groupe explore désormais des sonorités baroques ou orchestrales (The Car, Tranquility Base Hotel & Casino), ce premier disque reste l’étalon-or. C’est le témoignage d’une urgence, d’une intelligence rare et d’une amitié qui a survécu à deux décennies de tempêtes médiatiques.
Tracklist :
- The View from the Afternoon
- I Bet You Look Good on the Dancefloor
- Fake Tales of San Francisco
- Dancing Shoes
- You Probably Couldn’t See for the Lights but You Were Staring Straight at Me
- Still Take You Home
- Riot Van
- Red Light Indicates Doors Are Secured
- Mardy Bum
- Perhaps Vampires Is a Bit Strong But…
- When the Sun Goes Down
- From the Ritz to the Rubble
- A Certain Romance
